Antony Hostein, quand la monnaie prend racine

Interviews

Monnaie

AuteurBastien Maurell

18 Sep 2025

Antony Hostein

Antony Hostein

Historien et numismate

Dans le bruissement feutré des pièces anciennes, Antony Hostein perçoit les échos d’un monde révolu. Directeur d’études à l’École Pratique des Hautes Études, il scrute les monnaies antiques comme des témoins silencieux des sociétés romaines. Ses recherches, nourries par une passion pour l’histoire et la numismatique, dévoilent les liens subtils entre pouvoir, territoire et identité. À travers ses travaux, il nous invite à redécouvrir l’histoire monétaire du monde romain, où chaque pièce raconte une histoire, chaque inscription révèle une facette de l’âme antique.

Est-ce que vous pourriez vous présenter pour ceux qui ne vous connaitraient pas ?

Je m’appelle Antony Hostein. Je suis Directeur d’études à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes. J’y occupe une conférence, on dirait une « chaire » dans d’autres établissements académiques, intitulée « Histoire monétaire du monde romain ».

Depuis 2016, en plus de l’histoire de la Rome antique, j’enseigne tout particulièrement la numismatique. Pour ceux qui l’ignorent, il s’agit de la discipline dans les humanités et sciences humaines qui s’occupe d’histoire monétaire à partir de l’examen des monnaies elles-mêmes.

Vous êtes un expert des plus qualifiés. Pourriez-vous nous partager votre parcours ?

Mon parcours commence assez tôt, comme souvent en fait. Enfant, j’ai apprécié les livres d’Histoire. Dans les années 1980, plusieurs séries télévisées traitaient de sujets historiques, notamment un dessin animé fameux intitulé « Il était une fois l’Homme » et qui m’a beaucoup marqué. Par ailleurs, il existait de bons ouvrages chez Hachette et d’autres éditeurs qui parlaient de la vie quotidienne des Grecs, des Gaulois, des Romains…

Bref, je lisais, regardais et écoutais beaucoup de choses liées à l’Histoire. À partir du lycée, j’ai commencé à m’interroger sur le métier que je voulais faire. À l’époque, les choses étaient plus simples, il n’y avait pas Parcoursup…. J’ai commencé par faire une classe préparatoire à Poitiers puis, mon choix étant fait, je me suis lancé dans des études d’Histoire et me suis inscrit à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne en licence. Je n’ai quasiment pas quitté cet établissement de 1995 à 2016, d’abord comme étudiant, puis comme doctorant contractuel et maître de conférences. Après ma licence, je me suis tourné en maîtrise (master 1) vers l’histoire de Byzance.

Conférence à l’Université de Lyon du professeur d’archéologie Matthieu Poux.

J’ai passé les concours du CAPES et de l’agrégation en 1998 et 1999 avant de faire un stage comme professeur au lycée tout en passant mon DEA (master 2). Je me suis alors réorienté en histoire romaine et j’ai commencé une thèse financée par une bourse sous la direction du professeur Michel Christol. Cette thèse portait sur l’empire romain au cours des IIIe-IVe siècles. Mon sujet, centré sur les cités de la Gaule romaine à partir de textes littéraires et épigraphiques, visait à étudier les rapports entre le pouvoir impérial et les communautés locales. Depuis ce travail inaugural, je n’ai pas changé mes thématiques de recherche, même si j’ai régulièrement changé de terrain d’études et de documentations au gré des projets et partenariats qui se sont présentés à moi.

En thèse, comme je viens de l’évoquer, j’ai d’abord travaillé sur la Gaule romaine. Puis j’ai passé une Habilitation à diriger des recherches (HDR dans le jargon universitaire) pour devenir professeur et encadrer des thèses. C’est dans ce cadre que j’ai centré mon travail sur les monnaies alors qu’auparavant, je travaillais plutôt sur des textes écrits (sources rhétoriques, inscriptions, documents juridiques). C’est donc au cours de l’habilitation que je me suis spécialisé et que je suis véritablement devenu numismate.

Les monnaies auxquelles je m’intéresse le plus, à côté des émissions de Rome, sont les pièces de bronze frappées par les communautés locales au cours des IIe-IIIe siècles. C’est une documentation très riche et peu exploitée, qui vient de faire l’objet d’un travail collectif de catalogage. Ce vaste corpus, auquel j’ai activement contribué, a été récemment mis en ligne sur un site internet hébergé par l’université d’Oxford. Ce type de projet illustre bien ce qu’on qualifie aujourd’hui d’humanités numériques.

Depuis une dizaine d’années, en gros depuis mon recrutement à l’Ecole Pratique des Hautes Études, j’ai élargi mes centres d’intérêt aux monnaies mises au jour en contexte archéologique. Cette approche, qualifiée d’archéonumismatique par les spécialistes, m’oblige à travailler sur différents terrains à l’étranger, même si je continue toujours à conduire des projets en France – à Autun au musée Rolin et à Paris à la BNF ou au musée Carnavalet par exemple. Dans le domaine de l’archéonumusmatique, mes projets ont surtout porté sur des pays du pourtours méditerranéen tels que la Turquie et laTunisie. Il reste beaucoup à faire et le potentiel scientifique des sites archéologiques tunisiens demeure très important

Pourquoi vous intéressez-vous à la numismatique ? La monnaie est si important ?

La monnaie possède un grand avantage, comme les inscriptions d’ailleurs, qui est de compléter les témoignages littéraires. Quand on lit ou relit des textes anciens, quand il est question de l’Empire romain, les auteurs anciens, latins ou grecs, s’intéressent surtout au pouvoir et aux élites, car ils émanent souvent de ce groupe et écrivent à leur destination. Mais souvent, l’historien, dans son approche critique des textes, constate des silences, des oublis, des absences, volontaires ou non. Le témoignage des monnaies permet donc d’apporter des compléments et des réponses nouvelles susceptibles de combler ces lacunes.

Devenir numismate un guide pour les passionnes de monnaie

L’intérêt des monnaies se situe sur plusieurs plans, sachant qu’avant toute chose, elle constitue un instrument des autorités politiques qui la produisent. Pour l’empire romain, l’intérêt de la monnaie comme source est d’émaner directement du pouvoir qui la frappe. Elle révèle donc directement ses intentions, contrairement aux textes littéraires qui reflètent l’opinion de leurs auteurs. Par ailleurs, la monnaie est frappée de manière massive et continue, ce qui fait qu’en matière d’histoire monétaire, l’historien dispose d’un jeu de données règne après règne, sans lacunes.

L’analyse matérielle de la circulation des pièces permet également de nous renseigner sur la pénétration de la monnaie (sa diffusion dans différentes régions) et l’intensité de son usage dans les échanges commerciaux.

La monnaie est un outil qui permet donc d’étudier l’histoire des civilisations passées ?

Oui, même si les informations qu’on peut en tirer se limitent au métal dont est composé la pièce ainsi qu’aux textes et images (légendes et types) qui figurent sur ses deux faces (droit et revers). Autrement dit, la dimension réduite du diamètre des monnaies constitue une contrainte technique qui conditionne et limite les informations qu’elle peut contenir. Ceci dit, la numismatique permet d’aborder de nombreux domaines de l’histoire des civilisations passées.

Dans le cas de l’Empire romain, les légendes et types donnent à voir la culture politique et la communication officielle définies par chaque empereur. La monnaie est aussi un objet qui donne à voir tout un répertoire d’images qui enrichissent notre connaissance des cultures du passé, civiques ou impériales, puisque sont représentés sur les revers des temples, des dieux, des scènes religieuses, des événements politiques, et bien d’autres choses encore.

La monnaie enfin étant un objet composé de métal, précieux ou non, l’analyse de sa composition interne par des procédés physiques ou chimiques permet d’aborder l’histoire des techniques (minières, métallurgiques), l’histoire financière ou encore l’histoire économique dans toutes ses dimensions.

Si la datation à l’aide de la monnaie est imprécise, pourquoi l’emploie-t-on dans les recherches archéologiques ?

En archéonumismatique, quand on met au jour une monnaie dans une couche stratigraphique, elle livre au spécialiste une date… Sauf que cette date est seulement celle de la frappe de la monnaie. Autrement dit, si l’archéologue trouve une monnaie de l’empereur Trajan qui a régné de 98 à 117, il en déduit que la couche qui a livré cette pièce ne peut dater que de cette période et des décennies suivantes, ce qu’on appelle techniquement un “terminus post quem”.

Sculture empereur romain Trajan

Pendant longtemps, les archéologues n’ont utilisé la monnaie que comme un marqueur de datation, sans recul, en confondant le “terminus post quem” avec la date de perte de la monnaie, qui est souvent beaucoup plus tardive. Depuis une trentaine d’années, la monnaie est confrontée aux autres artéfacts mis au jour (céramiques, verres, objets en bronze ou en os, etc.), et l’étude globale de ces assemblages débouche sur des résultats neufs dans les domaines de l’histoire économique.

Par exemple en montrant que des monnaies ont circulé très longtemps, bien au-delà de leur période de frappe et que ces pièces étaient mêlées dans la circulation avec des pièces neuves, très postérieures. Ces données livrent une image totalement différente des usages quotidiens, par les habitants de l’Empire, de la monnaie.

Votre période historique de prédilection est celle de l’Empire romain. Rome est-elle devenue une puissance économique à son apogée ?

Durant les années 150 avant notre ère, le “dollar” en quelque sorte de la Méditerranée devient le denier romain, pièce d’argent frappée par Rome à partir de 212 avant J.-C. dans le cadre des guerres contre Carthage. La monnaie constitue, avec l’armée et le droit, un des instruments de “l’impérialisme” romain. Dans le domaine de la monnaie, les Romains n’ont rien inventé et ont tout emprunté aux Grecs. Ils l’ont fait très tard puisque les premières émissions où figure le nom de Rome n’apparaissent que vers 300 avant J.-C.

Guerre rome carthage

L’empire romain a cependant marqué une étape importante dans l’histoire de la monnaie puisque ses dirigeants ont progressivement imposé un système impérial à grande échelle en unifiant les pratiques monétaires des entités politiques qui préexistaient. Rome était donc une super puissance économique, disposant d’un monopole sur la Méditerranée, sans aucune puissance rivale – sauf en Orient avec les Parthes, mais les monnaies ne circulaient quasiment pas entre les deux entités, sauf dans les villes et secteurs frontaliers. L’Empire romain, qui s’étendait de l’Ecosse à la Jordanie et du Maroc à la Roumanie, a donc eu un poids politique et économique unique dans l’histoire de la Méditerranée. 

Pour autant, même si le système monétaire, économique et fiscal de l’empire romain était complexe, il convient de ne pas le moderniser en lui donnant les caractéristiques que possèderaient nos sociétés contemporaines, où tout est interprété au prisme de l’économie. L’empire romain reste avant tout une structure politique qui a permis une prospérité économique à grande échelle en décloisonnant des entités politiques multiples et disparates. Pour autant, les politiques monétaires des princes visaient d’abord à garantir le prélèvement des impôts et le paiement de la solde aux légionnaires qui gardaient les frontières.

À aucun moment, les empereurs n’ont battu monnaie avec pour intention première de développer le commerce ou fluidifier les échanges, même si cette dimension était prise en compte par eux au moment des réformes monétaires. Par ce processus d’intégration politique, juridique et monétaire donc (on l’oublie souvent) qu’on appelle “romanisation », l’Empire romain a assuré la paix et la prospérité dans toute la Méditerranée et au-delà, une situation qu’on ne retrouvera pas dans l’histoire avant la fin du Moyen Âge. Cette concentration inouïe de richesses, 2 000 ans après, nous pouvons encore la constater dans les imposantes ruines que l’on peut admirer et visiter à Rome. Le Colisée en offre un exemple éclatant.