Jérôme Jambu, la conquête des terres dorées

Interviews

Monnaie

AuteurBastien Maurell

10 Oct 2025

Jérôme Jambu

Jérôme Jambu

Historien et numismate

Historien des sociétés, spécialiste de l’histoire économique et sociale de la période moderne, et expert en numismatique, Jérôme Jambu revient pour Le Sens sur une époque décisive : celle qui, selon lui, marque la première mondialisation de l’Histoire. Entre le XVIᵉ et le XVIIIᵉ siècle, les échanges, les circulations et les bouleversements redessinent le monde – avec, en filigrane, une évolution majeure : celle de la monnaie. Il nous en livre ici les clés.

Pour commencer, je ne pense pas que tous nos lecteurs vous connaissent. Pourriez-vous vous présenter ?

Bien sûr. Je m’appelle Jérôme Jambu, actuellement professeur des universités en histoire moderne à l’Université Le Havre Normandie. J’ai suivi toute ma formation d’historien, jusqu’au doctorat, à l’Université de Caen. J’ai d’abord commencé ma carrière dans l’enseignement de l’Histoire-Géographie dans le secondaire, en Seine-Saint-Denis. Puis, après ma thèse, j’ai été recruté comme maître de conférences à l’Université de Lille. Entre le Nord et mon retour en Normandie, j’ai également exercé comme conservateur au Cabinet des médailles de la BnF durant cinq ans, ce qui m’a permis d’acquérir une expertise approfondie en numismatique. Aujourd’hui, il m’arrive de me rendre sur des lieux de recherches historiques, comme des chantiers de fouilles, ou d’intervenir en tant qu’expert pour de nombreuses institutions culturelles ou financières.

Jérôme Jambu historien et numismate français

Vous qualifiez la période allant du XVIe au XVIIIe siècle de première mondialisation. Pour quelles raisons ?

Pour comprendre cela, il faut revenir à l’idée de “monde”. Avant le XVIe siècle, le monde connu n’était pas complet, il n’avait pas toutes les liaisons que nous lui connaissons aujourd’hui. Pour un Européen, au temps des croisades par exemple, Jérusalem représentait le bout du monde oriental, tandis que Séville était le bout du monde occidental. C’est seulement à partir du XVIe siècle, avec la découverte d’un nouveau continent et les premières circumnavigations, que le monde s’est élargi à l’ensemble de la planète. Il est alors devenu un “monde” au sens global du terme, si vous voyez ce que je veux dire.

Qu’est-ce qui change vraiment à partir du XVIe siècle ?

Pour qu’il y ait mondialisation, il faut d’abord un monde entièrement connu et relié. Avant les circumnavigations, ce n’était pas le cas. Christophe Colomb, mandaté par la couronne espagnole, cherchait une nouvelle route maritime vers l’Asie en traversant l’Atlantique. Mais, en route, il est tombé sur un continent imprévu. La découverte de l’Amérique, c’est l’Europe qui se heurte à ce qu’elle ne connaissait pas. C’est un accident, certes, mais un accident qui change littéralement la face du monde.

The Virgin of the Navigators Peinture Alejo Fernández, 1531–1536

L’Amérique n’était pas prévue… mais ça reste une grande découverte, non ?

Bien sûr ! Avec l’Amérique, c’est tout un monde nouveau qui s’ouvre. Immédiatement, les découvreurs, devenus conquérants, saisissent son potentiel. Rapidement, la couronne espagnole – puis ses concurrentes – prennent conscience des richesses que ce continent recèle et veulent les exploiter. Mais il faut pour cela de la main-d’œuvre. Or, ceux que l’on appelle “Indiens”, par erreur, disparaissent massivement du fait du choc épidémique et civilisationnel.

Est-ce cela qui a conduit à la création de colonies en Afrique ?

Pas vraiment. Jusqu’au XVIIIe siècle, on ne peut pas parler de colonies africaines au sens classique : elles n’apparaîtront qu’au XIXe siècle. Au XVIe siècle, on commerce déjà avec l’Afrique, mais désormais directement via les côtes atlantiques. Les Européens installent alors des forts de commerce, depuis lesquels ils échangent avec les populations locales dominantes. Certaines tribus sont impliquées dans la traite et fournissent des captifs qui sont ensuite réduits en esclavage et envoyés travailler dans les colonies américaines – notamment dans les mines du Pérou, du Mexique, puis du Brésil, ou encore dans les plantations de sucre et, plus tard, de coton. Ces mines enrichissent considérablement l’Europe en métaux précieux, via l’Espagne, qui importe alors une énorme quantité d’or et surtout d’argent.

L’Espagne s’est-elle autant enrichie durant cette période ?

Oui et non. Durant 300 ans, l’Espagne extrait 80 à 90 % des métaux précieux produits dans le monde, principalement de l’argent. Mais ce fut un hasard historique : Christophe Colomb et ses successeurs avaient une obsession pour l’or, et ce sont les mines d’argent qui se sont révélées massives. Rappelons que François Ier avait envoyé Jacques Cartier, notamment, pour chercher de l’or en Amérique du Nord… Ce fut un coup du sort, et l’Espagne s’est retrouvée au centre du monde monétaire métallique. Mais l’Espagne n’a pas su conserver cette richesse : entre piraterie, guerres de course et échanges commerciaux, ses métaux précieux finissaient chez ses voisins, comme la France, qui s’est considérablement enrichie sur son dos.

Los trece de la Isla del Gallo -  Peinture de Juan Lepiani, 1902

Dans vos travaux, vous évoquez un “monde monétaire métallique”. Qu’entendez-vous par là ?

Avec l’or et l’argent venus d’Amérique, les Espagnols frappent de nombreuses pièces. Parmi elles, la grosse pièce d’argent de 8 réaux, surnommée “piastre” par les Français. Ces pièces circulent partout, jusqu’en Chine. Pour l’or, ils frappent des pièces de 2 escudos, appelées “pistoles” en France. Lorsque Louis XIII décide de créer une monnaie nationale en 1640, il fait fondre ces pistoles pour frapper le “louis d’or”, qui en reprend les caractéristiques et acquiert sa renommée. Quant aux piastres, elles connaissent un destin exceptionnel : copiées partout en Europe, elles deviennent les “thaler” dans les pays germaniques – d’où le mot “dollar” dans les colonies anglaises d’Amérique du Nord…

Le dollar est donc bien d’origine espagnole ?

Exactement. Le symbole du dollar, le “S” barré, viendrait d’un “P” stylisé, abréviation de “piastre”. Lorsqu’ils accèdent à l’indépendance, les Américains utilisent uniquement des piastres espagnoles. En 1795, quand les États-Unis décident de créer une monnaie nationale, ils prennent naturellement la piastre comme modèle… et le dollar était né.