L’argent c’est du temps : La United Fruit Company

Histoire des peuples

Monnaie

AuteurBastien Maurell

18 Sep 2025

Bienvenue dans notre hors-série « L’argent, c’est du temps ». Dans ce format du SENS, nous plongeons dans l’histoire des monnaies à travers les âges, pour comprendre leurs origines et ce qu’elles disent de l’économie d’hier… et d’aujourd’hui.

Aujourd’hui, cap sur l’Amérique du Sud, dans les champs fruitiers où poussent les bananes et se construisent des empires.

Dans le monde préindustriel, il était difficile d’imaginer une entreprise surpasser le pouvoir des États souverains. Parfois, apparaissaient des groupuscules financiers d’une puissance exceptionnelle, à l’image des Templiers, mais ils demeuraient des exceptions historiques et disparaissaient presque aussitôt lorsqu’ils affrontaient le courroux des nations. La révolution industrielle change l’ordre des forces : les entreprises commencent à accumuler pouvoir et influence grâce à leur économie. Parmi les précurseurs des méga corporations modernes, la United Fruit Company occupe une place à part.
À la fin du XIXᵉ siècle, les fruits exotiques suscitent un engouement croissant en Europe et en Amérique du Nord. Les avancées technologiques permettent d’acheminer ces marchandises périssables vers d’autres continents plus rapidement et à moindre coût, les rendant accessibles au grand public. En 1899, Minor C. Keith et Andrew W. Preston unissent leurs activités et donnent naissance à la United Fruit Company (UFCO).

Bien que l’entreprise affiche dès ses débuts une taille et une influence impressionnantes, elle n’est pas la première multinationale moderne au sens contemporain du terme. D’autres sociétés, à l’envergure internationale, ont précédé son ascension, à l’image de la Singer Manufacturing Company, fondée en 1851 et considérée comme l’une des premières entreprises véritablement mondiales.

Machine Singer

L’UFCO et l’influence de l’argent

Aux débuts de son activité, l’UFCO met à profit ses capitaux et l’expérience des employés issus des anciennes entreprises de Minor C. Keith et Andrew W. Preston pour exploiter la technologie innovante des locomotives. L’entreprise construit de vastes réseaux de chemins de fer, afin d’étendre son champ d’action et d’optimiser la distribution de la banane, alors produit phare de la société.

La United Fruit Company opère principalement dans des pays d’Amérique centrale, alors encore profondément sous-développés. Pour certains d’entre eux, la construction d’un chemin de fer représente une opportunité économique qu’ils ne peuvent négliger. En échange de terres et d’exemptions fiscales, l’UFCO finance et assure le développement de voies ferrées dans plusieurs pays, comme le Guatemala. Grâce à cette stratégie, l’entreprise devient l’un des plus grands propriétaires fonciers de la région, avec plusieurs centaines de milliers d’hectares sous son contrôle à son apogée.

Une entreprise impliquée

En 1904, l’écrivain O. Henry popularise l’expression “république bananière” pour désigner des États souverains d’Amérique centrale dont la politique et l’économie subissent l’influence directe d’intérêts étrangers, la United Fruit Company étant l’exemple le plus emblématique. Il n’est cependant pas le premier à critiquer les pratiques des entreprises occidentales dans la région. Ces États restent très sensibles aux évolutions et aux pressions des marchés extérieurs, leur économie étant largement structurée autour de l’exportation de produits exotiques et de luxe.

Grâce à ses moyens financiers et à sa puissance économique, la United Fruit Company exerce une pression constante sur les gouvernements des pays où elle est implantée, s’assurant presque carte blanche pour mener ses affaires. Pourtant, certaines décisions échappent à l’influence de l’argent.

Caricature UFCO

Le Guatemala, quand l’argent ne parle plus

En 1951, Jacobo Árbenz Guzmán est élu président du Guatemala. Socialiste convaincu, il engage de profondes réformes économiques, ciblant notamment le secteur agricole où la United Fruit Company conserve une influence considérable. Nous sommes alors en pleine guerre froide : communisme et capitalisme se livrent une lutte globale, qui pèse sur les décisions politiques de nombreux États.

La United Fruit Company, consciente de ce contexte, mobilise ses contacts au sein de l’administration américaine pour protéger ses intérêts. Son influence contribue à façonner le climat politique qui conduit au coup d’État de 1954.

Peut-on affirmer que la CIA aurait organisé ce renversement sans l’intervention de l’UFCO ? La question reste ouverte. Les recherches historiques montrent que l’opération avait également pour objectif stratégique de contrer la progression du communisme dans la région. Néanmoins, l’action de l’UFCO a joué un rôle déterminant dans le déroulement des événements, faisant de l’entreprise un acteur à part entière de cette intervention américaine.

La chute de Guzmán, la chute de l’UFCO

En 1954, le coup d’État réussit. Jacobo Árbenz Guzmán est renversé et une dictature s’installe au Guatemala, dictature dont la United Fruit Company entend tirer parti. Cependant, l’événement suscite une vive critique à l’échelle internationale. La CIA, et par extension le gouvernement américain, viennent de destituer un président démocratiquement élu d’un État souverain, l’une des opérations les plus controversées de l’histoire américaine. Pourtant, l’UFCO se montre peu inquiète, estimant que la responsabilité retombe principalement sur les institutions politiques des États-Unis.

Avec le temps, à mesure que la dictature guatémalienne se radicalise et se fait plus sanglante, les noms des responsables sont rendus publics. L’implication de l’United Fruit Company dans le renversement d’Árbenz devient alors évidente, et l’entreprise se retrouve vivement critiquée dans le monde entier, symbolisant l’oppression impérialiste et l’exploitation capitaliste aux yeux des populations du bloc Est comme du bloc Ouest. La réputation de la société, jusque-là façonnée par des campagnes publicitaires intensives, se voit durablement entachée, chaque scandale venant renforcer l’image d’une entreprise controversée. Dans les années qui suivent, d’autres affaires viennent ternir son image, et en 1970, la United Fruit Company disparaît sous ce nom pour devenir la United Brands Company.

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